Buenaventura : plus qu’un port, une communauté
À Buenaventura, sur la côte Pacifique colombienne, les marchandises traversent le port, mais les droits, eux, restent trop souvent à quai. Notre nouveau rapport donne la parole à celles et ceux que la violence tente d’effacer : des femmes, des enfants et des jeunes qui, malgré la peur, organisent la vie, le soin et la paix.
Ecouter, comprendre... Agir
"À Buenaventura, la peur nous envahit parfois, mais dans nos cœurs, l’espoir renaît."
Ces mots ne sont pas une formule : ils sont un point de départ. Ils viennent d’un poème écrit par des enfants et des jeunes du projet « Femmes, enfants et jeunes libres de violence à Buenaventura – phase 3 « .
Ils disent l’essentiel : dans une ville souvent réduite à son port, à sa valeur économique, à sa position stratégique, il existe d’abord des vies. Une communauté. Un imaginaire. Et une dignité qui refuse de céder.
Buenaventura est le principal port colombien sur la façade Pacifique. Mais l’histoire contemporaine de la ville raconte un paradoxe cruel : l’activité portuaire concentre richesses et intérêts, tandis que, pour une grande partie des habitant·es, la prospérité n’a pas de visage.
Le rapport revient sur les effets profonds d’un modèle de développement qui a longtemps privilégié l’infrastructure et la circulation des flux au détriment des droits : accès aux services publics, conditions de travail, protection de l’enfance, santé, éducation, sécurité.
Dans ce contexte, la violence n’est pas un “bruit de fond”. Elle est une pression quotidienne, multiforme : extorsion, menaces, déplacements, recrutements forcés, violences intrafamiliales, violences sexuelles et sexistes.
Le rapport met en lumière comment les femmes peuvent être instrumentalisées par les groupes armés, jusqu’aux mariages forcés ou à l’exploitation sexuelle, et pourquoi tant de violences restent sous-déclarées : peur des représailles, défaillances des services publics, absence de mécanismes de protection réellement accessibles.
Il insiste aussi sur une réalité déterminante : Buenaventura est une ville majoritairement afrocolombienne, et l’intersection entre racisme, pauvreté et patriarcat intensifie l’exposition des femmes aux violations de droits.
Pour les enfants, les adolescent·es et les jeunes, le rapport décrit une atmosphère où l’angoisse se mêle à l’inquiétude d’un avenir confisqué. L’éducation, en particulier, apparaît comme un champ de bataille silencieux : infrastructures dégradées, manque de personnel, insuffisance de places, diminution du nombre d’institutions éducatives dans la zone urbaine.
Quand l’école se fragilise, c’est l’horizon même des trajectoires qui se rétrécit.
Dans le même temps, le rapport rappelle que les groupes armés exploitent la précarité et la quête de reconnaissance, rendant l’enrichissement illicite “désirable” et le recrutement d’autant plus difficile à endiguer.
Ce rapport n’a pourtant rien d’un récit à sens unique. Il parle de violence, oui, mais il parle surtout de résistance. À Buenaventura, des organisations communautaires et de la société civile construisent des espaces sûrs, inventent des pédagogies de paix, réactivent l’art, la culture, les savoirs ancestraux, la justice réparatrice et les traditions du Pacifique colombien comme des ressources de reconstruction du tissu social. La paix, ici, n’est pas un slogan : c’est un travail patient, incarné, appliqué aux gestes du quotidien.
L’une des forces du document tient précisément à sa méthode : il a été élaboré en croisant analyse documentaire et témoignages directs, recueillis lors d’entretiens, de cercles de parole et d’exercices participatifs. À cause des risques de sécurité, les récits sont anonymisés. Mais ils demeurent d’une vérité nue. Une jeune femme raconte ainsi comment, enfant, elle est entrée dans un atelier “par curiosité… ”, avant de comprendre que l’accompagnement allait bien au-delà : « En réalité, ces activités et cet accompagnement m’ont sauvé la vie ». Cette phrase n’a rien d’abstrait : elle dit ce que produit un espace protecteur quand tout autour tente de normaliser la peur.
Enfin, le rapport formule des recommandations à plusieurs niveaux communautaire, municipal, national, international, pour renforcer la protection des femmes et des enfants, prévenir le recrutement, améliorer l’accès à l’éducation, développer l’accompagnement psychosocial, et soutenir les organisations locales qui font tenir la paix.
Publier ce rapport, c’est refuser que Buenaventura soit résumée à un point sur une carte logistique. C’est affirmer qu’un territoire n’est pas seulement un lieu d’échanges commerciaux, mais une communauté de droits. Et c’est rappeler que, derrière chaque “statistique”, il y a des visages, des voix et des forces, celles qui, aujourd’hui, continuent de croire qu’une ville peut redevenir habitable.
Ce rapport a été produit dans le cadre du projet « Femmes, enfants et jeunes libres de violence à Buenaventura – phase 3 « , coordonné par Agir ensemble pour les droits humains, avec les organisations partenaires locales Ambulua et la Fondation Paz y Bien, et avec le soutien de l’Agence française de développement et de Terre des Hommes Suisse.
